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« Le lambeau » de Philippe Lançon

« Le lambeau » de Philippe Lançon

Le temps interrompu


L’expérience des limites est au cœur de toute littérature digne de ce nom. Il est vain de se demander si l’ouvrage que compose Philippe Lançon, journaliste à Libération et Charlie Hebdo, l’un des rares survivants des attentats ayant décimé la rédaction du journal satirique le 7 janvier 2015, relève plutôt du témoignage ou du récit autobiographique. Nous sommes bien plutôt en face d’un document sensible où il s’agit d’affronter ce que Lançon définit comme « le décollement d’une conscience. » Les faits sont connus. En pleine conférence de rédaction, deux hommes vêtus de noir assassinent de sang-froid les principaux contributeurs du journal. Philippe Lançon est à terre. Il ne perçoit que les jambes d’un homme – il ne comprend pas qu’ils sont deux – qu’il entend crier à plusieurs reprises « Allah Akbar ». À ses côtés, le corps de Bernard Maris gît dans le sang. Il essaie de réintroduire dans le crâne le morceau de cervelle que la déflagration de l’attaque a fait sortir.

Le journaliste survit au massacre, mais sa mâchoire est déchiquetée. Il passera plusieurs mois à la Pitié-Salpêtrière, puis aux Invalides, afin d’y être soigné. Cette blessure de guerre convoque, à plusieurs reprises, celles endurées par les « gueules cassées » de la guerre de 14-18. La guerre vient de faire, de nouveau, irruption en plein cœur de Paris. Lançon en portera à jamais les stigmates. On se souvient que venait de paraître le roman de Houellebecq Soumission dont il aura été question quelques minutes avant l’entrée en scène des terroristes. Lançon croisera, des mois plus tard, le romancier qui lui citera ces mots de Matthieu : « Et ce sont les violents qui l’emportent. »

Mais il ne s’agit pas pour le journaliste de comprendre, encore moins de pardonner ; il lui faut témoigner en quoi cette expérience revient le hanter, éternellement. Tout d’abord sous la forme de signes qu’il imagine pouvoir être prémonitoires : à l’image de cette pastèque qu’enfant, il laissa tomber par terre dans une immense explosion de jus rouge sang ou, à l’image de ces anémones de mer qui subliment la perte et le deuil. Les rêves de peur panique viennent se heurter à des réminiscences littéraires. Celles de Proust dont l’auteur relit, chaque jour, le récit de la mort de sa grand-mère. Celles de Kafka dont La Métamorphose décrit le mieux cette sensation absurde d’être un oublié de l’Histoire. Non pas que l’on ne se souvienne que des morts et des disparus, mais les blessés de guerre sont un fardeau que nulle conscience nationale ne sait véritablement penser. Les pages les plus magnifiques du livre concernent sans doute ces moments où Lançon évoque, en des mots simples, ces hommes et ces femmes abattus par la vie elle-même, qu’il croise à l’hôpital. « Il y avait ce jeune militaire guadeloupéen qui avait été blessé par Mohammed Merah. Tétraplégique, souvent déprimé, il sortait enfin de sa chambre quand je suis entré aux Invalides », écrit l’auteur.

C’est de notre rapport au Temps dont il est question tout au long de l’ouvrage. De ce Temps dont nous sommes dépossédés, emportés que nous sommes par une prolifération amnésique d’images et de commentaires qui ne sont que la face cachée de ces flux de capitaux et de marchandises qui composent le seul horizon désormais viable. Pour qui a connu l’irruption dans sa vie du néant, quel qu’en fût la forme, la linéarité d’une existence ballotée entre vaines espérances et regrets hypocrites n’est plus qu’une vaste farce : « L’attentat, écrit Lançon, fend l’arbre à l’intérieur duquel les gens vivent, aiment, se séparent, se retrouvent, se souviennent, vieillissent. Il crève le tourbillon de la vie. » Le terrorisme nous rappelle peut-être à la souffrance ayant déserté notre horizon d’attente : « Vivre à l’intérieur de la souffrance, ajoute-t-il, entièrement, ne plus être déterminé que par elle, ce n’est pas souffrir ; c’est autre chose, une modification complète de l’être. »

Tout devient alors fiction ou mythologie. Ou disons que plus rien ne tient devant la force de frappe du néant. Ni les amis, ni les amours, ni les souvenirs. Seule reste peut-être cette capacité atroce et sublime à la fois de la verbalisation. Que la chair mutilée aussi se fasse Verbe est sans doute la seule réponse à opposer à ceux dont les proclamations délirantes commencent par réfuter le principe même de la chair, c’est-à-dire de la décomposition et du salut. Le monde que nous parcourons est en lambeaux. Un écrivain s’honore aujourd’hui de le dire pour ne pas avoir à céder à la sidération que provoque une violence qui n’en est peut-être qu’à ses débuts.

 

Olivier Rachet


Philippe Lançon, Le lambeau, éditions Gallimard, avril 2018.



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"L'ogre amoureux" de Nicolas Dumontheuil

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Par un beau matin, un renard et un ours arrivent dans une contrée inconnue qui semble accueillante. Le renard, parti à la recherche de poulaillers, est pris au piège et conduit au château du seigneur de la région, le terrifiant comte de Barback, un fameux ogre de légende. L’ogre lui propose un marché : il ne le mangera pas s’il lui trouve une femme. C’est décidé, ils partiront dès l’aube à la recherche de sa future épouse. Un long voyage commence alors. Dans la veine absurde et transgressive qui lui est chère, Nicolas Dumontheuil rend hommage aux maîtres du récit qui l'ont inspiré, que ce soit par la figure du Gargamel de Peyo ou celle des Compères de la série Sylvain et Sylvette de Jean-Louis Pesch, ces derniers inspirés du légendaire Roman de Renart. (09/2018)

 

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