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« La lune dans le puits » de François Beaune

« La lune dans le puits » de François Beaune

Un patchwork in progress

Deux années durant, François Beaune a parcouru la Méditerranée en quête d’histoires plus ou moins authentiques qui, de Marseille à Palerme, en passant par Tanger, Jérusalem, Hébron, Beyrouth ou Tunis, feraient entendre la diversité chorale d’une civilisation latino-arabe, toujours disparue, sans cesse renaissante. S’il s’inscrit dans le cadre du programme consacrant Marseille, capitale européenne de la culture en 2013, ce projet revendique surtout une dette à l’égard de Paul Auster et des émissions radiophoniques qu’il animait à partir de récits envoyés par les auditeurs.

François Beaune se lance alors dans une odyssée foisonnante, récoltant les anecdotes les plus incongrues et les plus étonnantes à la fois, qu’il classe selon les différents âges de la vie. Se rattachant aux poèmes épiques de l’Iliade, de l’Énéide ou des Métamorphoses d’Ovide, ayant façonné tout un pan d’une culture européenne en quête d’identité (mais les identités sont toujours multiples et polyphoniques, à chaque civilisation plusieurs vies sont dues), ces Histoires vraies nous font tout d’abord entendre le bruit et la fureur de l’Histoire, avec sa grande hache. De la Shoah à la guerre des six jours, du printemps arabe au massacre syrien, François Beaune nous rappelle la permanence de la guerre et de la violence, sous toutes ses formes. Et nous livre à travers l’apparition inattendue d’Edward Snowden interviewant le chef du Hezbollah libanais une des clefs de ce chaos. La Méditerranée reste le berceau des trois religions monothéistes au travers desquelles, d’Athènes et du Pirée, en passant par Gibraltar, continuent de nous faire signe les dieux grecs de la débauche et de l’hospitalité, de l’éternel départ et du retour sur soi impossible. La Méditerranée est bien cet espace clos et ouvert à la fois, fourmillant de guérites, d’où les peuples se surveillent les uns les autres mais n’ont aussi de cesse de s’ouvrir à l’autre et de fonder ces royaumes qui nous sont chers. Hébron, ville située en Cisjordanie, n’est pas pour rien l’un des points d’ancrage de cette odyssée contemporaine. Terre toujours associée à Abraham, patriarche biblique dont la filiation est revendiquée par les juifs et les musulmans, Hébron est comme le lieu de naissance d’une civilisation qui reste encore à construire.

Car enfin, ces histoires nous touchent aussi, moins en raison des drames dont elles sont les dépositaires, qu’en raison de la beauté de gestes et de paroles, de miracles même dont elles se font les messagères. À l’image de ces soldats syriens cueillant au sommet de peupliers des fleurs blanches de coton afin qu’un couple libanais n’en vienne pas à se séparer. Tel ce marseillais fanfaron évoquant la bague que lui aurait offerte, en une scène sous-marine digne des Mille et une nuits, sa grand-mère par l’intermédiaire d’un poulpe. Tel cet enfant des rues de Casablanca qui, après avoir attendu des années durant sa mère, à l’intérieur d’une gare routière, se bâtit un chez-soi au-dessus du Marché Central de la ville. Les histoires sont innombrables et à travers cet art ancestral de la parole, François Beaune renoue autant avec sa propre histoire errante et vagabonde qu’avec la tradition de ce que la littérature a pu produire de plus cher.

Olivier Rachet

La lune dans le puits - Des histoires vraies de la Méditerranée de François Beaune
Éditions Verticales, 2013.

« Nue » de Jean-Philippe Toussaint

« Nue » de  Jean-Philippe Toussaint

La vérité sur l’amour

Avec ce dernier roman, Nue, Jean-Philippe Toussaint poursuit l’exploration qu’il avait entreprise avec Faire l’amour, Fuir et La Vérité sur Marie, d’une rupture amoureuse sans cesse remise sur le métier. Une histoire qui n’en finit pas de surprendre, de ne pas finir, envisagée sous des angles toujours nouveaux, toujours plus décalés. Le passé revient hanter le présent de l’écriture - de la mémoire, de la jouissance - qui semble au fur et à mesure de la narration réinventer ce qui a été, ce dont le narrateur n’a pas toujours été témoin mais il dont témoigne, non sans allégresse.

Le récit s’organise autour de quelques scènes monumentales, comme toujours chez Toussaint, de séquences oscillant entre le drame et la drôlerie, à l’image du pire, toujours incertain et du meilleur, toujours possible. Tel ce préambule qui voit le personnage de Marie organiser un défilé affublant un jeune mannequin d’une robe de miel autour de laquelle gravite un essaim bien réel d’abeilles. Jusqu’au moment fatal où la jeune fille hésite sur la sortie à emprunter. Tel ce vernissage, à Tokyo, de l’exposition de la même Marie et que le narrateur avait visité, un flacon d’acide chlorhydrique à la main, dans le premier roman de la tétralogie. Tel ce voyage de retour à l’île d’Elbe où le couple reconstitué part assister aux obsèques de l’homme gardien de la maison familiale de Marie. Un nuage de fumée recouvrant l’île, dû à un incendie d’origine probablement criminelle d’une usine de chocolat.

Jean-Philippe Toussait reste un narrateur hors pair sachant donner corps aux drames les plus intimes. Ceux où la vie bascule, s’échappe d’avoir été trop bridée. Nue est peut-être moins le portrait d’une femme ayant été aimée que celui d’une existence toujours aux abois, livrée à la force irrépressible d’un destin que l’on ne voit pas arriver et qui pourtant nous écrase. Il est des séparations dont on ne se remet pas. Des drames familiers dont on subit toujours l’onde de choc. La littérature telle que la pratique avec excellence Toussaint est cette aire de jeu où le pire côtoie toujours l’incongru, le fantasque. Où les lignes les plus droites déraillent toujours un peu. Livrée aux hasards objectifs d’une narration sans cesse bondissante, l’existence des héros de Toussaint est un affreux drame divertissant.

Olivier Rachet

Nue, Jean-Philippe Toussaint
Les Éditions de Minuit, 2013

« La conjuration » de Philippe Vasset

« La conjuration » de Philippe Vasset

Révolution intérieure et transfiguration urbaine

« J’ai tout abandonné : clefs, argent, papiers. » Tel aurait pu être le point de départ du dernier roman de Yannick Haenel, tel est l’aboutissement de La conjuration de Philippe Vasset qui se propose non seulement de ré-enchanter l’espace urbain mais d’accomplir aussi une révolution même des sensations. Le narrateur est un promeneur solitaire qu’inquiète la disparition programmée dans le tissu urbain des terrains vagues, de ces zones blanches et inaccessibles que seuls quelques paranoïaques fuyant les ondes électromagnétiques recherchent peut-être encore. La ville que décrit l’auteur est devenue un réseau complexe de constructions et de bâtiments dont la force centrifuge annexe toujours plus la périphérie de nos villes. La société du spectacle, déjà sous la plume de Guy Debord, s’incarnait dans un aménagement dénaturé du territoire.

En errance, le narrateur retrouve André, une ancienne connaissance, auteur dans les années 80 de thrillers politico-financiers. Face à la déferlante religieuse et à ses innombrables avatars, les deux amis vont conjuguer leurs efforts et partir en quête d’un espace non encore passé sous la coupe de promoteurs véreux et ce, afin d’en confier l’usage à une des sectes de leur choix. Devenu consultant en implantation religieuse, le narrateur mène alors une étude approfondie du terrain dont l’hilarité n’est pas la moindre des réussites. Il sera guidé en cela par une jeune femme, Jeanne, qui lui permettra de s’immiscer dans les recoins les plus inaccessibles de l’espace urbain.

Mais les recherches tourneront cours. Dans une scène mémorable, le narrateur sabordera le projet initial devant la consternation de deux représentants de la Miviludes, organisme gouvernemental censé lutter contre les dérives sectaires. C’est alors que le roman entre, à l’instar de celui d’Haenel, dans une phase éblouissante placée sous le signe de la conspiration et de la quête du sublime à la fois. Grâce au savoir-faire acquis aux côtés de son initiatrice dans l’art de l’effraction, le narrateur déserte l’espace social et tel un virus informatique détruisant à petit feu un réseau, pénètre dans les interstices de la ville, de ses marges les plus reculées. A l’image des moines méditant à l’intérieur d’un cloître, les conjurés qu’entraîne dans sa dérive le narrateur recherchent « l’infinie liberté de n’être personne ». Le rite anonyme accompli par ce roman exceptionnel n’est d’ailleurs pas sans rappeler les conseils, cités par Philippe Vasset, qu’adressait Georges Bataille aux membres de la revue Acéphale conviés à accomplir d’insoupçonnables cérémonies, au pied d’un chêne foudroyé, en plein cœur de la forêt de Marly : « Souviens-toi que la vérité n’est pas le sol stable, mais le mouvement sans trêve qui détruit tout ce que tu es et tout ce que tu vois. » Admirable !

Olivier Rachet

La conjuration, Philippe Vasset
Éditions Fayard, 2013

« Les Renards pâles » de Yannick Haenel

« Les Renards pâles » de Yannick Haenel

L’insurrection des masques

Les lecteurs de Yannick Haenel connaissent le personnage de Jean Deichel qui hante les romans de l’auteur. Dissident de sa propre existence, suicidaire de tout ce qui en lui se rattache au social, au national, à quelque communauté que ce soit qui n’aurait pas érigé l’absolue singularité de la solitude de chacun en dogme, en impératif existentiel. Seul, Jean Deichel l’est, par choix. Chassé de son appartement, il séjourne à l’intérieur d’une voiture prêtée par l’un de ses amis. Il erre dans le XXe arrondissement d’un Paris ayant gardé le souvenir des Communards fusillés lors de la Semaine sanglante de 1871. A l’image de Jan Karski, les spectres du passé hantent la culpabilité d’un présent perpétuel dont l’amnésie est devenue le principal symptôme.

Assoiffé de désertion - la soif est plus forte que le désir d’y voir clair - notre personnage entrera en dissidence absolue après avoir réussi à déchiffrer, gravé sur un simple mur de quartier, le masque du Renard pâle propre aux Dogons maliens auxquels Michel Leiris s’intéressa en son temps et qu’il ralliera dans une insubordination totale. Aussi brûlera-t-il ses papiers, cette identité symbolique qui lui avait été assignée de naissance par un Etat décrit comme étant de plus en plus policier. En témoigne l’anus solaire de ces caméras de surveillance enregistrant la disparition programmée du même, de l’identique.

C’est alors que le récit, dans sa seconde partie fulgurante, dans une prosodie inégalée, entre dans une phase, une phrase musicale insurrectionnelle inouïe qui voit le peuple de Paris et de ses banlieues toujours peu ou prou interdites de séjour, sans papiers au visage recouvert d’un masque africain ou de quelque autre Carnaval renversant l’ordre établi, défiler dans un cortège de masques et défier la police identitaire, la nation et ses cadavres placardés, la République transformée allègrement en un immense baobab célébrant la puissance de peuples bannis, opprimés, rendus enfin à leur gloire irradiante. Yannick Haenel rend ici moins hommage aux damnés de la terre qu’il ne chante, dans une prosodie qui rappelle l’éclat subversif du phrasé de Genet, la beauté quasi sacrée de chaque individualité. Brûler en soi l’identité pour que flamboie le singulier qui me rattache à mes semblables.

Là n’est pas le moindre paradoxe de ce récit qui se proclame, dans le sillage des révolutions arabes et des révoltes indignées du monde capitaliste, révolutionnaire lui-même et émeutier pour que le chaos et le néant, le négatif même de la métaphysique, soit enfin pensé, célébré, joué et joui à la fois. Yannick Haenel en appelle à une révolution culturelle de nous-mêmes, à l’heure où sommeillent en chacun de nous résignation indignée et indignation molle, vaste programme !

Olivier Rachet

Les Renards pâles, Yannick Haenel
Gallimard, 2013

Page 4/18
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Au détour vrai des pages...

Au détour vrai des pages...

Requiem allemand de Werner Lambersy, 2015.

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