IDÉES CADEAUX

Les rubriques

Nouveaux articles

Chroniques

Coups de cœur

« Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » de Mathias Enard (Prix Goncourt des lycéens 2010)

« Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » de Mathias Enard (Prix Goncourt des lycéens 2010)

De la beauté au monde

En mai 1506, alors qu’il est aux prises, à Rome, avec le pape Jules II réticent à honorer la commande passée à Michelange de construire son tombeau, le célèbre sculpteur florentin répond à l’invitation du sultan de Constantinople, Bayazid, de venir édifier un pont reliant la ville à l’un de ses faubourgs, traversant la Corne d’Or. Michelange connaît la soif de puissance et le machiavélisme des princes, aussi se met-il avec empressement au travail.

Un jeune poète de Pristina, Mezihi, est à son service et cherchera à guider les plaisirs de son maître dont la stature lui en impose. Le sculpteur déjà renommé à Florence pour l’érection de son David tombera, lui, sous le charme d’une danseuse à l’identité trouble dont le narrateur rapporte, sous forme de langoureuses litanies disséminant le récit, le chant d’amour et d’exil.

Constantinople est, à la Renaissance, le joyau d’une civilisation ayant irradié les jardins d’Andalousie, fille voluptueuse de l’Eglise dont Michelange se souviendra lorsqu’il bâtira la coupole de Saint-Pierre de Rome, réminiscence émerveillée de la basilique Sainte-Sophie, et de l’empire ottoman. Au carrefour des civilisations, la future ville d’Istambul, capitale éternelle des cultures européennes, rivale merveilleuse de Venise, son unique parangon sur le continent, fourmille d’intrigues de cour, de rivalités mimétiques qui laissent pourtant Michelange stoïque.

Dans un récit foisonnant de toutes les beautés que les hommes sont susceptibles d’apporter au monde, Mathias Enard nous livre un hymne en hommage au tempérament artiste qui réside en chacun de nous et relie les identités multiples, aussi bien ethniques, religieuses que nationales, qui composent une mosaïque européenne aujourd’hui en mal d’esthétique et de sensualité. Les ponts du génie cosmopolite restent encore à construire.

Olivier rachet

« Le Siècle des nuages » de Philippe Forest

« Le Siècle des nuages » de Philippe Forest

L’incertitude du présent.

C’est à la figure de son père, né à Mâcon, en 1921, que Philippe Forest s’attache dans son dernier roman et à la traversée qui fut sienne d’un siècle plein de bruits et de fureur. Rêvant de devenir pilote de ligne, à une époque où l’aviation relevait encore de la mythologie des héros qui avaient pour nom Lindbergh, Blériot ou Mermoz, celui-ci dut surseoir à ses projets alors qu’éclatait la seconde guerre mondiale. C’est alors un véritable voyage au bout de la nuit et loin des nuages qui voit le père du narrateur, fils de confiseur, accompagner sa future belle famille sur les routes de l’exode, aux alentours du 18 juin 1940 ; puis, traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Algérie coloniale d’où il poursuivra des études agronomiques entreprises à Grenoble et assistera, en novembre 1942, au débarquement des forces anglo-américaines ainsi qu’à la spectaculaire volte-face de l’amiral Darlan, réussissant l’exploit de rester fidèle à la Révolution nationale initiée par Pétain, tout en soutenant l’engagement des forces d’Afrique du Nord dans le camp des alliés. Par la suite, il sera sélectionné pour intégrer l’Army Air Force et se rendra, traversant l’Atlantique sur un paquebot exposé en permanence au risque d’être anéanti par les forces ennemies, en Amérique du Nord d’où il apprendra à piloter mais où il découvrira aussi le désastre de la ségrégation raciale qui n’était pas l’apanage de la politique nazie.

Récit épique d’une jeunesse ayant réussi à passer à travers les mailles du filet de la guerre et réalisé un rêve d’adolescent ; ayant pu profiter, au lendemain de l’armistice, de la restructuration et de l’essor inouï de l’aéronautique française. Le Siècle des nuages se veut aussi le témoignage de la complexité même des parcours d’individus traversant l’écheveau d’une Histoire aux antipodes de la conception nihiliste que nous nous en faisons aujourd’hui, selon laquelle nous jugeons, dans le confort de notre impensable présent, les atermoiements et les errements de ceux qui, subissant la violence invincible du Temps, ne pouvaient bien souvent que choisir de suspendre leur jugement. Le roman de Forest, dans son classicisme même, se veut in fine contemporain d’un temps, à l’opposé du nôtre tragiquement spectral, où les familles se pressaient en masse le dimanche à Orly pour assister au spectacle bien réel des atterrissages et décollages qui avaient enchanté l’imaginaire vierge de Jean Forest, images de croyances et d’utopies, à ce jour, éteintes ; l’aviation, ayant été, au siècle des nuages, à la fois le merveilleux accomplissement de l’idéologie du Progrès et le point d’ancrage d’une entreprise de dévastation par l’homme de la nature et des individualités qui la composent.

Olivier Rachet

Philippe Forest, Le Siècle des nuages, Editions Gallimard 2010.

« Jan Karski » de Yannick Haenel

« Jan Karski » de Yannick Haenel

Il est bon de persister au cœur de la nuit, parce que c’est elle qui protège la lumière.

Jan Karski est un roman éblouissant, sous forme de triptyque. Le premier tableau rapporte les paroles du héros éponyme, agent de liaison entre la Résistance polonaise et le gouvernement polonais en exil, enregistrées par Claude Lanzmann pour son film Shoah. Le narrateur, de son côté, enregistre les choix opérés par le réalisateur, décidant de filmer la statue de la Liberté lorsque Jan Karski récite, entre deux silences, le message qu’il devait transmettre aux alliés et au Président Roosevelt concernant le plan d’extermination par les nazis des juifs d’Europe. Karski sera entendu mais nullement écouté. Des années durant, il gardera en lui, intact, ce message transmis par deux hommes qui l’avaient introduit en plein cœur du ghetto de Varsovie.

Nul n’est prophète en son pays, la Pologne, surtout lorsque celui-ci est situé nulle part, comme Alfred Jarry s’était amusé à le considérer, pris en étau d’un côté par les nazis, de l’autre par les staliniens dont le narrateur nous rappelle la responsabilité dans les massacres de Katyn, où furent assassinés des milliers d’officiers polonais afin de réduire à néant toute tentative de résistance, fût-ce par la culture même. A défaut d’être prophète, Karski est un témoin oculaire du plus grand crime commis par et contre l’humanité. Le second volet du triptyque, qui constitue une synthèse enlevée de l’ouvrage de Karski lui-même Mon témoignage devant le monde, relate l’épopée haletante et tragique d’un homme tour à tour prisonnier des nazis, puis des russes ; la clandestinité d’un parcours au service de la Résistance polonaise qui le conduisit donc au cœur du ghetto de Varsovie et du camp de concentration de Belzec où il fut l’un des rares témoins de cette horreur sans nom, de cet acharnement bestial à nier l’humanité de tout un peuple.

C’est alors que Yannick Haenel accomplit un prodige littéraire en se plongeant dans la conscience de ce témoin martyr, n’ayant pas su être écouté. La volonté de ne pas comprendre des alliés étant à la mesure de la volonté de puissance exterminatrice des nazis. Le troisième volet du triptyque constitue, sous la forme d’un monologue intérieur époustouflant, un pamphlet contre la passivité molle des alliés, ayant décidé, pour des raisons militaires, de ne pas contrecarrer les projets criminels nazis et s’innocentant ensuite par l’organisation spectaculaire du procès de Nuremberg mais il constitue aussi un acte de foi paradoxal en la possibilité de perpétuer la parole, condition sine qua non de toute forme de salut. Ce n’est pas le moindre intérêt de ce roman saisissant et épuré que d’affirmer que la pensée du mal est la condition même de l’amour. C’est en tournant en cercle dans la nuit et en étant dévoré par le feu des idéologies ou la cendre de leur absence que s’ouvre à vous parfois l’éclair de ce qui vous maintiendra sauf. Cette lueur est le visage radieux de la littérature ou celui accueillant de l’aimée. Je vis ce néant qu’est l’horreur humaine et malgré tout, malgré ce rien, je vis.

Olivier Rachet

Jan Karski, Yannick Haenel
Gallimard – L’Infini, 2009

Ovide, Tristes Pontiques

Ovide, Tristes Pontiques

Ce que l'homme a cru voir.

Nous sommes en l'an 08. Par décret impérial, Ovide, le poète des Amours et de L'Art d'aimer est relégué aux confins de l'Empire romain, à Tomes, près de la mer Noire. C'est en ce lieu que la magicienne Médée sacrifia son frère Absyrte, en le découpant, afin de fuir un père refusant que sa fille déserte la Colchide pour les grecs. Espace hostile et inhospitalier, qu'habitent des barbares guerriers et vindicatifs, n'ignorant pourtant pas les règles de l'amitié.

Quelle fut la faute du poète? S'il évoque à plusieurs reprises la subversion de ses oeuvres érotiques, dont le rythme élégiaque subvertissait les règles ancestrales de la poésie héroïque, Ovide reconnaît aussi, entre les lignes, avoir assisté à une scène qu'il n'aurait pas dû voir. Une orgie impériale, dont l'épouse d'Auguste, l'impératrice Livie, aurait été la principale actrice... alors même qu'était édicté un code moral d'une austérité inouïe bannissant notamment toute forme d'adultère. Vertu publique, vice privé? Ovide n'aurait-il pas été le premier sacrifié du puritanisme aujourd'hui florissant?

Ses lettres que traduit poétiquement Marie Darrieusecq sont tout d'abord adressées à des destinataires anonymes, fantômes errants dans la mémoire de celui pour lequel Rome était tout. Puis, le nom des destinataires, amis, envieux, épouse, se grave dans la cire de l'écrit. Car toujours, pour Ovide, il s'agit d'épouser la déréliction rythmique de sa vocation de poète. Celui qui perd le sens du rythme perd aussi la raison. Celui qui aujourd'hui encore est exilé aux confins du monde mais aussi bien réfugié dépossédé de sa propre existence, relégué à la frontière même de la politique et de la barbarie, celui-là connaît le secret même de la poésie : perpétuer la parole du bannissement, s'affranchir toujours de sa condition de proscrit.

Olivier Rachet

Ovide, Tristes Pontiques, traduction de Marie Darrieusecq
P.O.L, 2008

Page 7/18
7

EN VITRINE

"MeRDre - Jarry, le père d'Ubu" de Daniel Casanave et Rodolphe

"MeRDre - Jarry, le père d'Ubu" de Daniel Casanave et Rodolphe

– Vous êtes donc le fameux Jarry ?
– Bouffre ! On le dit.
– Dieu sait qu'on parle de vous...
– ... de vous et de votre père Ubu, bien sûr !

Figure des cercles littéraires, intime du Douanier Rousseau, ami d'Apollinaire et inventeur de la pataphysique, Alfred Jarry a créé un mythe littéraire unique, un montre omniprésent dont le nom est entré dans le langage courant.
Sa vie fut à l'image de son œuvre : intense... et ubuesque ! (Casterman, 01/2018)

Lettre d'infos

Régulièrement, la lettre d'informations dresse un panorama des activités de la librairie et des nouveautés.

La librairie

Librairie française
Patrick Suel
Linienstrasse 141
10115 Berlin-Mitte

Près de l'Oranienburger Str.
tel +49 (0)30. 280 999 05
fax +49 (0)30. 280 999 06
Email info@zadigbuchhandlung.de

Le lundi de 14 à 19 heures,
du mardi au vendredi de 11 à 19 heures
et le samedi de 11 à 18 heures

Zadig

ALBUMS PHOTO

Leïla Slimani et Olivier Guez invités par ZADIG le 31 mars 2015France invitée d'honneur à la Foire du livre de Francfort 2017Une lecture-présentation de Ken Bugul« Le Messager de Hesse », une relecture de Georg Büchner« Les Mystères de la gauche » par Jean-Claude Michéa« L’Art presque perdu de ne rien faire » de Dany LaferrièreRUE DES LIGNES 2013« Verre Cassé » de Alain Mabanckou« Où va Berlin ? » / Partie 2« Où va Berlin ? » / Partie 1Le Livre des NuagesOù sont passées les filles ?Brassens libertaire« Retour à l’envoyeur »Alain FreudigerAfter VIVE LA BOURGEOISIE! le 15 juillet 2006Une lecture de « Brassens. Le regard de Gibraltar » de et par Jacques Vassal le vendredi 15 septembre 2006Jean-Charles Massera