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« Le Principe » de Jérôme Ferrari

« Le Principe » de Jérôme Ferrari

Quand l’impossible devient réel…

On sait Jérôme Ferrari hanté par la disparition des empires (Où j’ai laissé mon âme) et des civilisations (Le serment sur la chute de Rome). On ne s’étonnera pas dès lors qu’il envisage aussi celle de l’espèce humaine. Son dernier roman, sobrement intitulé Le Principe, constitue une fiction biographique dans laquelle le narrateur, ancien étudiant de philosophie, s’adresse, à plusieurs années de distance, au physicien allemand Werner Heisenberg, père de la physique quantique, dont les recherches auront aidé à la fabrication, par les américains, de la première bombe atomique. Ce physicien, moins connu qu’Einstein ou Schrödinger, ses contemporains - ce dernier auquel Philippe Forest a consacré un roman éblouissant Le chat de Schrödinger - a ainsi défini un principe d’incertitude, qu’il appela aussi principe d’indétermination, selon lequel on ne pourrait connaître en même temps « la position et la vitesse d’une particule élémentaire ». Il s’agit donc, commente le narrateur, « de pures virtualités qui n’acquièrent plus ou moins de réalité objective qu’au moment de la mesure ». Or ces virtualités qui n’existent que d’être calculées sont devenues les réalités suffisantes d’un monde asservi par la technique, celle des physiciens et des mathématiciens qui, à l’aide d’algorithmes sophistiqués, continuent d’élaborer les principes sur lesquels repose aujourd’hui la vision dominante de l’économie de marché ou qui sont l’horizon unique des politiques publiques.

Or Jérôme Ferrari s’intéresse à ces expérimentations scientifiques, non pas seulement en raison de leurs implications pratiques, mais pour le potentiel poétique et métaphorique qu’elles recèlent. Si ce qui compose la substance du monde n’est pas matériel, quelle langue saura s’affranchir de représentations séculaires ayant fait de l’atome, depuis Epicure, un noyau autour duquel graviteraient de simples électrons, si ce n’est la langue des poètes ? Mais cette réflexion poétique ne doit pas occulter ce qui reste pour l’auteur l’horizon ultime de notre temps, à savoir le caractère toujours tragique de l’Histoire. Né en 1901, Werner Heisenberg assistera non seulement à la montée en puissance du nazisme mais le prix Nobel qu’il obtient en 1932 ne lui permettra pas d’arrêter la marche tragique des évènements. Entre le possible et le réel, gît toujours l’impossible ou l’autre nom de la Shoah et des explosions atomiques. Que peut l’intelligence d’un homme et sa volonté face au principe de destruction à l’œuvre dans la pensée humaine ?

C’est après avoir évoqué le destin à la fois ordinaire et exceptionnel d’un physicien plus ou moins dépossédé de ses recherches que le roman de Ferrari atteint son point d’orgue. Parcourant les espaces urbains d’un quelconque émirat dont le caractère organique est plus terrible encore que la nature la plus sauvage, l’auteur nous décrit un monde en voie de désanthropologisation dans lequel l’éclat des métaux et la brillance du verre sont le signe d’une disparition programmée de l’espèce humaine. En des pages d’une beauté rimbaldienne, l’auteur fait du principe d’incertitude la planche de salut même de la littérature. Admirable !

Olivier Rachet

Jérôme Ferrari, Le Principe, Editions Actes Sud, 2015.

« Dernier royaume » de Pascal Quignard

« Dernier royaume » de Pascal Quignard

Qui pense trahit

Dans un précédent tome du Dernier royaume, Pascal Quignard s’intéressait à la figure des désarçonnés, de ceux qui à l’image de Saint-Paul ou de Montaigne furent comme accidentellement saisis par le surgissement du Temps. Avec ce dernier ouvrage, l’auteur prolonge son questionnement en sondant le vif de la pensée, son irréductible sécession, le bond que celui qui pense accomplit hors de la meute. À côté de ceux qui ont donné leur vie d’avoir pensé, tels Socrate ou Giordano Bruno brûlé vif sur la place des fleurs à Rome, il y a l’expérience du vide dans lequel affleure ce dessaisissement de soi que de Tchouang-Tseu à Bataille, en passant par Apulée ou Spinoza, ont vécu tous ceux qui se sont, de gré ou de force, exilé de leur temps et de la grégarité de leurs contemporains. côté de ceux qui ont donné leur vie d’avoir pensé, tels Socrate ou Giordano Bruno brûlé vif sur la place des fleurs à Rome, il y a l’expérience du vide dans lequel affleure ce dessaisissement de soi que de Tchouang-Tseu à Bataille, en passant par Apulée ou Spinoza, ont vécu tous ceux qui se sont, de gré ou de force, exilé de leur temps et de la grégarité de leurs contemporains.

L’érudition de Quignard peut souvent impressionner, fasciner même et pétrifier mais c’est sans compter sur les fulgurances et les épiphanies linguistiques qui relancent toujours une réflexion en allant. À l’instar de ce rapprochement entre deux étymons grecs, le nous désignant l’esprit et le noos, le flair. « La pensée hume l’espace comme le flair. Elle subodore. » L’acte de penser se situe toujours en amont de la traque animale, de la prédation primaire qui donne encore sa raison d’être aussi bien au désir sexuel, au déchaînement de la guerre, à la concurrence des places, qu’au commerce et au mariage pour tous. Il appartient au monde sensible et s’inscrit dans une logique de la sensation, « errance sauvage de la pensée, d’origine chamanique ». Quignard est hanté par la matrice originelle, par le chaos primordial, la nuit sexuelle que nous continuons de hanter ou qui nous hante, sans que nous ne le sachions toujours.

Il est dès lors difficile de ne pas mettre en parallèle l’étrange palinodie culpabilisante à laquelle se livre en cette rentrée littéraire Emmanuel Carrère dans Le Royaume et cet embrasement de la pensée auquel Quignard se livre dans un ultime tome de son Dernier royaume qu’il définit comme « le singulier pays où la nudité animale et la langue culturelle se touchent perpétuellement sans jamais pouvoir s’assembler. » Contrairement à Carrère, Quignard est résolument athée et sait renvoyer dos à dos philosophie et religions (notamment bouddhiste qui pour Carrère semble être un avatar des débuts de la chrétienté), dans leur incapacité à cerner l’hallucination verbale qui incendie le cœur de ce qui pense. Là où l’auteur du Royaume ne semble pas en avoir fini avec ses démons intérieurs et croit déceler en notre début de XXIe siècle un chaos rappelant le début de notre ère, l’auteur de Mourir de penser interroge avec une plus grande acuité la filiation impensable entre le daimon grec que Platon définissait comme « une certaine voix qui me détourne de ce que je m’apprêtais à faire » et les démons ou les diables prenant possession d’une âme humaine enfin apprivoisée par des impératifs et des dogmes religieux aujourd’hui sécularisés. Ne sommes-nous pas plutôt en train d’agoniser, à petit feu intérieur, de ne pas encore savoir penser ?

Olivier Rachet

Pascal Quignard, Mourir de penser, tome IX « Dernier royaume », éditions Grasset, 2014.

« Terminus radieux » d'Antoine Volodine - Prix Médicis 2014

« Terminus radieux » d'Antoine Volodine - Prix Médicis 2014

Rêves archaïques post-apocalyptiques

Dans La possibilité d’une île, Michel Houellebecq écrivait ceci : « La mer a disparu et avec elle, la mémoire des vagues ». Le dernier roman post-exotique de Volodine creuse lui aussi ce sillon nihiliste que l’auteur explore avec brio depuis plusieurs oeuvres. Le titre Terminus radieux renvoie à un kolkhoze dirigé par un président fantasque nommé Solovieï, roi Lear d’une apocalypse post-nucléaire dont les filles répondent aux noms de Samya Schmidt, Myriam Oumarik et Hannko Vogoulian. D’amour et de pardon, il ne sera nullement question dans ce roman d’anticipation précipitée qui voit les personnages ressusciter et vivre des milliers d’année durant. Au cœur du kolkhoze gît un immense cratère au fond duquel brûle une pile nucléaire alimentée par mémé Ougdoul, vieillarde sibylline qui finira broyée par ce qui s’abrite au cœur de la destruction. Le récit débute par l’arrivée au kolkhoze d’un certain Kronauer, venu chercher renfort pour aider deux de ses compatriotes, laissés agonisant au sovkhoze Etoile rouge. Au loin, un convoi de soldats eux aussi à l’abandon n’aura de cesse de rejoindre un camp afin de fuir le chaos ambiant.

Terminus radieux est un roman de la dévastation dans lequel l’espèce humaine est en voie programmée d’extinction. Dans un monde ayant survécu à la disparition d’une seconde union soviétique, où la végétation menace d’engloutir la terre, où ne subsistent que des ersatz de slogans capitalistes faisant écho aux croassements ininterrompus de corbeaux dont les fientes tombent sur le visage des personnages comme surgit un sanglot, la question même de la subsistance ne se pose guère plus. A l’image du roman le plus éblouissant à ce jour de Volodine, Des anges mineurs, se font entendre ici les narrats des personnages dont l’identité même semble interchangeable. Chorale de récits disloqués et vains grâce auxquels un narrateur protéiforme nous fait entendre à la fois la malédiction de la parole et sa persistance folle. L’idéologie elle aussi agonise et ce ne sont pas les ouvrages puritains de Mari Kwoll fustigeant « le langage de queue » qui sauveront quiconque du chaos. Mais ce nihilisme outrancier, faisant dire à l’ultime locuteur du roman : « Je crois à rien, j’attends la fin », n’est pourtant pas dépourvu d’inventivité verbale et d’humour. A l’image de ces herbes folles qui répondent aux noms de « sotte-éternelle », « rauque-du-fossé » ou autre « vierge-tatare » ou de cette préparation énergétique, le pemmican, pouvant être obtenue à partir d’un corps en décomposition. À l’image de cette quête incessante d’aventures où les « humains intermédiaires », que Volodine dépeint en un style héroï-comique réjouissant, n’ont d’autre but que de rejoindre des camps devenus les havres de paix d’une servitude volontaire post-moderne qui n’est pas sans rappeler les analyses de Peter Sloterdijk relatives au parc humain, paradigme indépassable de nos sociétés capitalistes persistant à ériger l’humanisme en horizon d’attente du devenir. Là réside d’ailleurs la clef d’un titre plus ambigu qu’il n’y paraît : si la fin est ce qui donne sens à ce qui nous arrive, l’attrait qu’exerce aujourd’hui le néant sur des âmes inquiètes en mal d’idéalité ou de spiritualité (il faudrait mentionner les nombreuses références au bouddhisme chic post-exotique qui parcourent le roman) n’est sans doute pas le péril le moins dévastateur qui nous menace. La prose terrorisante et drôle-amère de Volodine a encore de beaux jours devant elle.

Olivier Rachet

Antoine Volodine, Terminus radieux, éditions du Seuil, 2014.

« Regarde les lumières mon amour » d'Annie Ernaux

« Regarde les lumières mon amour » d'Annie Ernaux

Dans ce texte laconique qu’Annie Ernaux propose pour alimenter la nouvelle collection « Raconter la vie » dirigée par Pierre Rosanvallon, l’auteur de La Place renoue avec le genre du journal intime. Une année entière est couverte, de l’hiver 2012 à l’automne 2013, au cours de laquelle l’auteur arpente les allées d’un centre commercial de Cergy. De Noël à la rentrée des classes, marqueurs rituels et monotones de la société de consommation devenue aujourd’hui planétaire. 

Lieu exemplaire de la socialité contemporaine, la grande surface émerveille en partie Annie Ernaux en ce qu’elle rassemble dans un seul espace toutes les catégories visibles de populations, formant une « communauté de désirs », mais « non d’action ». À l’égalitarisme des besoins répond une logique souvent communautaire de « marketing ethnique ». Le discount et les semaines consacrées à la gastronomie chinoise ou à l’orient constituent des mythologies dont il est difficile de ne pas percevoir la teneur idéologique. L’hypermarché décrit par Annie Ernaux n’est pas qu’un lieu de transit, il est l’emblème du repli sur soi propre au monde contemporain, gouverné, à l’image de toute une littérature qui depuis le Nouveau Roman aurait déserté le monde, par les automatismes et les clichés souvent les plus rétrogrades. Devant le manichéisme révoltant du rayon des jouets, l’auteur se met à rêver ainsi d’une action coup-de-poing des Femen qui auraient eu le bon sens de renverser l’ordre établi de nos préjugés.

On se souvient que dans La Place, roman consacré à la figure du père, Annie Ernaux plaçait son destin d’écrivain sous le signe de la trahison à son milieu d’origine. « Dire à la fois le bonheur et l’aliénation » était le dilemme auquel était confrontée celle qui pensait avoir renié ses origines populaires. Mais à lire une œuvre toujours plus ancrée sur le monde qui l’environne, on mesure combien ce sentiment est erroné. Et ce ne sont pas les rappels, ponctuant ce journal intime, des accidents meurtriers qui au Bangladesh coûtent la vie à cette nouvelle forme de prolétariat réduit en esclavage et qui œuvre à la satisfaction de nos désirs, qui nous démentiront. Depuis une trentaine d’années, Annie Ernaux sauve l’honneur d’une littérature tournant résolument le dos au solipsisme de l’autofiction. Aux élucubrations pathétiques de néo nouveaux romanciers défendus par des collections toujours plus blanches, l’auteur oppose l’éthique de responsabilité d’une écriture qui n’aurait de blanche que le nom et qui se poserait la seule question philosophique valable : comment nommer une femme de couleur noire ? Question engageant le devenir même de la littérature et autrement plus méritante que toutes les supercheries littéraires s’étalant encore sur les rayons des rares librairies arrivant à survivre aux diktats d’une mondialisation marchande toujours plus rapace et liberticide.

Olivier Rachet

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux
Seuil, 2014

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EN VITRINE

Le chat du Rabbin

Le chat du Rabbin

La série de BD culte de Joann Sfar publiée chez Dargaud en 11 volumes a été adaptée par lui-même à l’écran, rappellant à notre bon souvenir les bienfaits du multiculturalisme. Une fable philosophique à la Voltaire évoquant « des chats et des dieux » pour qui le problème n'est pas la religion, mais la façon dont on la vit. Le sépharade chat-philosophe, qui un jour dévora un perroquet et se mit à parler, nous apprend à lui seul sagesse et malice du Maghreb.

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