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Coups de cœur

Tom est mort de Marie Darrieussecq

Tom est mort de Marie Darrieussecq

L'expérience matricielle des limites.

Elle est écrivain, a suivi son mari à Vancouver puis à Sydney, en Australie. Réfugiée, avec ses deux enfants et son époux, dans les Blue Mountains, dix ans après la mort subite de leur fils de quatre ans et demie, Tom, elle entreprend de se souvenir de cet impossible deuil. Aux notations concernant les zones sismiques d'une mémoire ravagée par la douleur et la culpabilité succède l'évocation de paysages mentaux du bout du monde : presqu'île australienne qui se détache tel un bloc de mémoire du continent antarctique, île déserte de Tasmanie couverte d'une forêt discontinue de pluie, désert rouge et blanc d'une chambre obscure enregistrant le cri de douleur indicible d'une mère ayant perdu son enfant.

Le pathos n'est pourtant pas de mise puisqu'il s'agit avant toute chose pour la narratrice d'explorer une béance, d'instiller le doute sur l'artifice d'une cicatrisation ne faisant qu'occulter le néant même de la béatitude humaniste avec laquelle nous envisageons la possibilité même de la mort. Tom est mort et la simplicité de l'énoncé ouvre les portes de l'horreur la plus extrême. Avec ce roman quasi policier explorant les eaux troubles de la conscience féminine, Marie Darrieussecq repousse un peu plus encore les limites de l'écriture de l'impossible. Aux grandes femmes, la matrie rancunière?

Olivier Rachet

Tom est mort, Marie Darrieussecq
P.O.L

Éloge du matricide - Essai sur Proust de Thomas A. Ravier

Éloge du matricide - Essai sur Proust de Thomas A. Ravier
« Au terroriste Oreste ».

« Le français, plus que jamais, me brûle les doigts. J'ai toujours pensé en musique. Puis je frappe ! »
C'est à un essai coup de poing que nous convie Thomas A. Ravier dans une œuvre réglant son compte aux clichés les plus poussiéreux et éculés relatifs au style et à la personne de Marcel Proust, homosexuel renfermé et somme tout si peu héroïque, français ? Face à l'image d'un être sans souffle, reclus dans sa chambre, à la recherche languissante du temps perdu, Ravier oppose l'éclat d'une écriture jaillissant dans le Temps et s'affranchissant des contraintes sociales aussi bien que morales. Ecriture du corps en liberté, insoucieux des conseils que lui donnent les familles, les salons, insoumis, déjà toujours en quête du souffle rebelle de ses phrases dont ces jeunes filles en fleurs seraient la plus juste des métaphores. Aussi la Recherche ne se limite pas au pseudo roman familial du baiser de la mère trempé dans la tasse amère du thé du souvenir, elle s'apparente bien plutôt à un roman d'espionnage du double mensonge social et sexuel qui voit le narrateur épier au début de Sodome et Gomorrhe le jeu de séduction florale de Jupien et Charlus ou tout autre scène transgressive dont le roman fourmille. Face à l'image stéréotypée - mais toute image ne l'est-elle pas ? - d'un écrivain déjà maudit obsédé par l'amour maternel, Ravier oppose la liberté créatrice et donc matricide, de celui qui a traversé l'enfer du désir, c'est-à-dire de l'attente et de la réclusion perpétuelle du désir même, pour accueillir dans ses volutes syntaxiques le cœur même de l'amour assassiné, le miracle de la mère devenue fille de son propre enfant. A l'instar de Joyce ou de Rimbaud, de Baudelaire ou de Céline, la grandeur de Proust réside dans le duel glorieux mené avec le texte biblique lui-même. C'est en privilégiant une écriture joyeuse de la sensation que l'auteur s'incarne christiquement en son texte pour revivre ad vitam aeternam dans le Temps. Retrouvailles ? Variations musicales éternelles. Proust ou l'orgue du Temps, les grandes eaux de la sensation. Vous riez ? Fermez donc les yeux et écoutez respirer les phrases !

Olivier Rachet

Thomas A. Ravier, Éloge du matricide, Essai sur Proust
(L'Infini - Gallimard, 2007)

Maudits soupirs pour une autre fois de Louis-Ferdinand Céline

Maudits soupirs pour une autre fois de Louis-Ferdinand Céline

De la musique, avant toute guerre !

Epreuves, brouillons, carnets préparatoires. Admirable esquisse de Féerie pour une autre fois, Maudits soupirs pour une autre fois que la collection L'Imaginaire réédite avec bonheur, voit Céline, du fond de sa prison danoise, mettre en branle ses souvenirs de la seconde guerre mondiale. Effroyable machine à retourner le temps, à le distendre, le tordre, lui faire subir la pression d'une énonciation toujours aux abois, l'écriture célinienne est un éclat de rire permanent et un cri qui affrontent le choc des événements. Le roman en gestation constitue le récit d'un double péril. Péril lié au bombardement du quartier de Montmartre que le narrateur décrit en un rythme apocalyptique. Péril relatif à l'œuvre elle-même dont l'auteur pourrait être à plusieurs reprises dépossédé, oubliant le sac dans lequel ses ouvrages sont conservés ou le protégeant du rapt organisé par la furie de son voisinage. Maudits soupirs est tout empli du bruit des bombardements et de la fureur qui s'empare des propres amis du narrateur. L'ouvrage, qui abonde en portraits d'êtres côtoyés par Céline dans le quartier populaire de Montmartre, constitue un éloge paradoxal de l'amitié, toute pétrie des vices et des intérêts les plus sordides : « Comme ça c'est les potes, les meilleurs, voyeurs compagnie, sadiques cochons lâches, qu'ils veulent vous voir en morceaux, dépecés, lynchés crucifiques... après qu'ils nous recousent et qu'ils pleurent. Ah ! Je les connais bien. Je les aime bien c'est entendu, mais je les connais alors ! ».

Olivier Rachet

Maudits soupirs pour une autre fois, Louis-Ferdinand Céline
L'Imaginaire - Gallimard (réédition)

Absent de Bagdad de Jean-Claude Pirotte

Absent de Bagdad de Jean-Claude Pirotte
Chaos perpétuel.

En toute simplicité, Jean Claude Pirotte imagine les carnets intimes d'un prisonnier kurde, dans une prison irakienne. Ici, maintenant. Les témoignages des tortures et des humiliations subies s'accompagnent d'une révélation paradoxale puisque le narrateur découvre, en déshérence, les germes de sa liberté spirituelle et les secousses d'une mémoire sensorielle d'une incroyable vivacité. Là où les bourreaux restent prisonniers de leurs peurs enfantines et de leurs fantasmes culpabilisateurs, le narrateur savoure, lui, les délices dans lesquels son esprit le plonge. Cette liberté conquise sur les criminels le conduit alors sur les chemins sinueux de la foi. A quoi bon des dieux en temps de détresse? « Il n'y a de Dieu que celui qui réconcilie les hommes avec eux mêmes. » « En Dieu se confondent le bien et le mal (...) et si Dieu se révèle à nous, c'est en nous aveuglant. » Dès lors, l'incarcération débouche sur un sentiment inaliénable de lucidité victorieuse. Conscience politique ? Affront contre lequel les bourreaux ne peuvent rien, la parole constituant la plus impérissable des résistances.

Olivier Rachet
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EN VITRINE

"Personne ne sort les fusils" de Sandra Lucbert

"Personne ne sort les fusils" de Sandra Lucbert

De mai à juillet 2019 se tient le procès France Télécom-Orange.

Sept dirigeants sont accusés d'avoir organisé la maltraitance de leurs salariés. Parfois jusqu'à la mort.

On les interroge longuement, leur fait expliquer beaucoup.

Rien à faire : ils ne voient pas le problème. Le P-DG a un seul regret : « Cette histoire de suicides, c'est terrible, ils ont gâché la fête. » Il y avait donc une fête ? Parlons-nous la même langue ? (Éditions Points, 09/2021 - 8,- €)

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