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Les Bienveillantes de Jonathan Littell – Prix Goncourt 2006

Les Bienveillantes de Jonathan Littell – Prix Goncourt 2006

Le roman était presque parfait

Le titre même du roman de Jonathan Littell, au-delà de la référence aux déesses de la vengeance mises en scène par Eschyle, invite d'emblée à une lecture compatissante et empathique. Le lecteur est convié à se plonger, frère oh combien humain, dans les abîmes d'un processus d'extermination que nul ne semblait contrôler. Dès le Prologue, le narrateur nous prépare, à travers les Mémoires fictives d'un criminel nazi, à entrer dans le vertige des infinies possibilités de l'inhumain. Le conditionnement est de mise, la discipline de lecture qui nous est infligée sévère.

Les trois cents premières pages, admirablement bien documentées, relèvent du parcours initiatique. Nous nous retrouvons en Ukraine, sur le front-est, au cœur des massacres perpétrés, dès 1940, par les soldats de la Grande Action. Le lecteur s'embourbe alors à l'image des SS eux-mêmes. La patience est de rigueur dans ces descriptions de paysages dévastés et croulant sous la neige. L'épreuve n'en finit pas, il nous faut expier les crimes de masse : l'Holocauste sera à ce prix. L'historien sera contenté, le lecteur s'y perd mais persiste. Les titres des différents chapitres nous le suggèrent inlassablement : "Allemandes", "Menuet", "Rondeaux"... la vraie guerre est ailleurs, la gigue de l'Histoire finira par nous emporter pour laisser place au ressassement intérieur du narrateur traqué par les déesses vengeresses qui finalement n'auront peut-être pas raison de lui.

Après une blessure à la tête, le héros Max Aue se rendra à Berlin où il se verra confier par Himmler la tâche de se rendre au camp de concentration d'Auschwitz afin de rédiger un rapport sur les conditions de vie des prisonniers. Entre-temps, il se sera rendu à Antibes, rendre visite à sa mère et à son beau-père. Là se trouve le noyau focal du récit, le point de fuite vertigineux de ces Mémoires indigestes (en ce sens que le passé même est indigeste car il ne passe pas), dans une réécriture quasi policière de L'Orestie d'Eschyle. Jonathan Littell nous livre alors ses meilleures pages lorsqu'il imprime en nous la question lancinante de la possibilité du matricide.
Revenu à Berlin, peu à peu détruite pas des bombardements libérateurs et étouffants à la fois, le lecteur se réfugie avec le personnage dans les recoins les plus énigmatiques de l'humanité. Les Erynnies prennent alors la figure kafkaïenne de deux juges, Clemens et Weser, épris moins de vengeance que de vérité. Les tribunaux de la raison s'établissent, depuis Sophocle, sur les ruines de la barbarie. Or, nous dit le romancier, cette barbarie n'a jamais cessé d'être.

Les Bienveillantes
retrouvent toujours les traces des criminels. Le roman devient alors un monument érigé en conscience face à l'abandon de l'être. A l'instar de ce père auquel le narrateur était confronté en Ukraine, Littell semble nous dire : "Je sais ce que vous faites ici (...). C'est une abomination. Je voulais simplement vous souhaiter de survivre à cette guerre pour vous réveiller dans vingt ans, toutes les nuits, en hurlant."

Olivier Rachet

Les Bienveillantes, Jonathan Littell
Gallimard, Paris, 2006
29,- €

Le complot contre l'Amérique de Philip Roth

Le complot contre l'Amérique de Philip Roth

États-Unis, 1940. Alors que Franklin Delano Roosevelt brigue un troisième mandat, les élections présidentielles se jouent sur le terrain de la politique extérieure des États-Unis vis-à-vis de la montée en puissance des forces fascistes en Europe et en Asie. Mais c’est son adversaire Charles Lindbergh, aviateur célèbre aux liens controversés avec le régime nazi, qui sort vainqueur avec une nette avance. Commence alors une période trouble pour les Juifs d’Amérique, en particulier pour le jeune Philip Roth et sa famille au cœur du ghetto de Newark, New Jersey.

Ce roman de fiction permet à l’auteur, lui-même protagoniste, de revenir sur l’attitude des États-Unis et des Américains face à la guerre, de démystifier l’image éblouissante de « nation de la liberté ». Il explore ici les tentations isolationnistes mais surtout fascisantes d’un pays qui auraient pu, si elles avaient été assouvies, changer la donne de l’histoire, portées par des organisations ayant bel et bien existé, telles America First et le Bund Germano-Américain.

Mais il ne faut pas s’y tromper, le texte de Philip Roth va plus loin que n’irait une simple fiction historique. Nous y sommes plongés dans l’attente lourde, auréolée de peur et d’injustice, d’une communauté juive américaine confrontée au nouveau pouvoir de Lindbergh, telle que perçue, à l’image de l’Ami Retrouvé de Fred Uhlmann, par un jeune adolescent. La puissance de l’ouvrage est telle que le lecteur vit cette montée de l’angoisse issue de la fiction, tout en explorant une tentation fasciste américaine réelle. On apprécie le travail de documentation qui donne au Complot contre l’Amérique un indéniable réalisme.

Guillaume Pérache

Le complot contre l'Amérique, Philip Roth
Gallimard, Paris, 2006
25,- €

Mémoire pendant les travaux de Hélène Bezençon

Mémoire pendant les travaux de Hélène Bezençon

Un nouveau récit sur Berlin

Une femme retrouve la mémoire en marchant dans les rues de Berlin durant l'été 2003 et retrouve en même temps sa mémoire personnelle d'une ville qui se transforme rapidement. Au fil des rues berlinoises et de leurs noms, inscrites dans le sol même de Berlin, réapparaissent les traces de plusieurs passés : le passé immédiat des chantiers de la nouvelle capitale et la désorientation, le trop-plein d'énergie de changement qui en découle ; tout comme le passé plus ancien, depuis le Mur et la chute du Mur jusqu'à l'Aufklärung, en passant par la figure lumineuse de Moses Mendelssohn.

Tout au long du récit, la narratrice cherche un sol sur lequel elle pourra se tenir pour dire quelque chose d'une ville en transformation. Une quête de repères nécessaire pour se trouver un équilibre dans une époque où tout change. Et la découverte dans ses pérégrinations que le sol en question, celui de Berlin, lui aussi, est mouvant.

L'auteur, Hélène Bezençon, est née en 1960 à Lausanne et vit à Berlin depuis 1993. Elle écrit des récits et du théâtre. Dans le domaine de la fiction son travail explore la mobilité du sujet et les manières dont un narrateur se déplace dans sa propre parole. Nouveau récit contemporain de qualité sur Berlin, son livre est une des très bonnes ventes de l'année 2005 chez Zadig.

Mémoire pendant les travaux (récit), Hélène Bezençon
Éditions AACL, Neuchâtel, 2005
11,- €

© Couverture par Rolf Blaser www.rolf-blaser.ch

Seul dans Berlin de Hans Fallada

Seul dans Berlin de Hans Fallada

Un auteur berlinois à redécouvrir ?

C'est à Berlin, pendant la guerre, dans un immeuble, n'importe lequel de ces immeubles berlinois où chacun tente de survivre, c'est-à-dire, selon les cas, de subsister, de se cacher, de s'enfuir, de tenir encore un peu, de tirer son épingle du jeu, de coopérer avec le pouvoir ou de s'opposer à lui. Les personnages du livre, qu'ils soient nazis, opposants ou neutres, sont seuls, toujours seuls parce que toujours en danger : faute de pouvoir parler aux autres, ils n'ont aucun moyen de valider leurs intuitions et sont condamnés à des initiatives isolées et par là même infructueuses.

Et c'est bien là le plus poignant : l'impossibilité de mettre en réseau les révoltes de chacun, de mettre en place une résistance collective. Leur enthousiasme et la recherche fragile d´une construction autour d´un idéal les ont précipités dans un chaos que beaucoup n´ont désormais plus les moyens de refuser. Alors, nous dit Fallada, puisqu'ils sont la seule manière de lutte, les sursauts individuels, même inefficaces, sont peut-être la seule manière d'humanité.

Autre versant, celui de la chute, du monumental Berlin Alexanderplatz d´Alfred Döblin, où l´on voyait l´accession irrésistible du pouvoir nazi, Seul dans Berlin raconte un Berlin populaire bien loin des clichés : réfractaire à l´autorité et si loin de la folie de ses dirigeants, un petit peuple se dessine au fil des pages, qui par delà l’amertume des illusions perdues, réhabilite la figure du résistant allemand et européen ordinaire.


Seul dans Berlin, Hans Fallada
Folio, Paris, 2005
11,- €

Page 13/18
13

EN VITRINE

Au détour vrai des pages...

Au détour vrai des pages...

Requiem allemand de Werner Lambersy, 2015.

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