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« Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller » de Boualem Sansal

« Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller » de Boualem Sansal

D'une guerre l'autre ou des vertus de l'analogie.

25 avril 1994, Rachel Schiller apprend que ses parents ont été assassinés dans leur village de Aïn Deb, non loin de Sétif. Parti se recueillir sur leur tombe, le fils prodigue découvrira le passé nazi de son père, devenu, après la capitulation allemande, membre actif de la libération nationale de l'Algérie. Celui-ci entreprendra alors un long calvaire, impossible devoir de mémoire expiatoire, dont témoignent les pages d'un journal que son frère, Malrich, vivant en banlieue parisienne, dans un territoire dit sensible, lira avec stupeur et se chargera de publier. Le roman de Boualem Sansal alterne les pages extraites des deux journaux intimes des frères Schiller et télescope les temporalités, non sans susciter effroi et interrogation. Au coeur de cette investigation familiale censée éclairer le destin d'un père, scientifique émérite ayant travaillé à l'entreprise d'extermination nazie mais aussi libéré un pays de la domination coloniale française, se trouve l'expérience traumatique de la Shoah dont l'auteur, sous l'égide de Primo Lévi, affirme de nouveau le caractère irréversiblement inhumain. Sommes-nous responsables des crimes et des erreurs commis par nos pères ? Non mais nous nous devons encore à la mémoire de ceux qui furent victimes d'un génocide qui continue d'affecter l'humanité toute entière. Au-delà de la portée métaphysique de ce crime inexpugnable se profile une approche historique des mouvements de rébellion nationalistes ayant succédé au nazisme. Boualem Sansal met ainsi en évidence le fait que le fascisme nazi-stalinien s'est perpétué en un faisceau de mouvements nationalistes épars luttant pour leur indépendance nationale ou, depuis les années 80, en une Internationale fascislamiste gangrenant les cités populaires occidentales laissées à l'abandon par une République confondant trop souvent repentance et devoir de mémoire, expiation et justice. En matière commémorative, n'en déplaise à nos élites, nous assistons d'ailleurs aussi à une véritable montée aux extrêmes.
Si la rationalisation économique des moyens de production et des échanges placée sous l'emprise totalitaire de la technique et de la marchandise est la continuation de la planification par les nazis de la gestion concentrée du Lager, si la ghettoïsation de quartiers populaires de plus en plus asservis à la loi du talion des islamistes prêchant dans le désert laissé vacant par la virtualité des moyens de communication modernes n'est pas sans rappeler la stigmatisation du juif, du tzigane, de l'homosexuel ou plus simplement aujourd'hui de l'artiste, alors, amis lecteurs, plongez dans le journal des frères Schiller et ne restez plus indifférents au monde qui vous entoure !

Olivier Rachet


Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller, Boualem Sansal
Gallimard, 2008

« J'ai épousé un casque bleu » de David di Nota

« J'ai épousé un casque bleu » de David di Nota

2007, le narrateur se rend en compagnie de son père, commandant au deuxième régiment de commandement et de soutien, sur les lieux du crime, en Bosnie-Herzégovine. Là où mue par ce que Kant appelle une Idée régulatrice, idée morale relevant exclusiment de la Raison et qu'aucune expérience ne vient contredire, l'Europe bien-pensante, sous l'égide de l'ONU, laissa se dérouler sur son continent l'un des derniers génocides du vingtième siècle.

Face à des généraux serbes pour lesquels la partition de l'ex-Yougoslavie constitua une véritable aubaine d'asseoir leur puissance militaire et d'exercer l'art séculaire de la guerre, les Casques Bleus brillent par leur ridicule et leur puissance moralisante. Ce n'est pas d'impuissance de l'ONU dont il nous faut parler face à une tragédie sanglante mais bel et bien de la puissance moralisatrice d'une opinion publique mondiale régie par des idéaux grotesques tels que le maintien de la paix ou le soutien apportés aux déplacés. David di Nota revient avec force sur la prise d'otages par le général Mladic d'une centaine de casques Bleus censée prévenir les frappes de l'OTAN, acte militaire grâce auquel le génocide de milliers de musulmans bosniaques put avoir lieu.

Oui, l'histoire est une comédie pleine de bruit et de fureur mais après le fascisme nazi-stalinien, il était grand temps de fustiger la pensée totalitaire qui hante depuis la chute du mur de Berlin les plus grandes chancelleries de ce monde : celle qui sous couvert de protéger les faibles autorise les plus forts à perpétrer, sous nos yeux aveuglés, les pires massacres. La question n'était pas de savoir s'il fallait risquer sa vie pour sauver la Bosnie mais pourquoi la France a-t-elle imposé, à l'époque, un embargo sur les armes qui lui déniait le droit à l'autodéfense.

« Je ne vois pas ce qu'il y a de fascinant dans le Mal, c'est plutôt le Bien qui est effrayant. Nettoyer un village en crucifiant tout ce qui bouge peut choquer la raison, mais ce qui dépasse l'entendement, c'est l'ingénuité avec laquelle nous avons redécouvert cette vérité de base. S'il s'agit d'une ingénuité feinte, alors notre perversité n'est pas moindre que celle de Mladic, mais si elle est réelle, alors notre inculture face à la guerre est devenue proprement abyssale. »

Olivier Rachet

J'ai épousé un Casque bleu, David di Nota
L'Infini-Gallimard

« Formation » de Pierre Guyotat

« Formation » de Pierre Guyotat

Une vie divine.

C'est à un festin spirituel et sensoriel que nous convie Pierre Guyotat dans un récit de formation qui débute avec l'Armistice de 1940 et se clôt sur la chute de Diên Biên Phu et le commencement de la guerre d'Algérie qui sera la matrice des premiers romans de l'auteur. Hommage est rendu tout d'abord aux figures familiales héroïques : à la mère venue de Pologne, au père médecin dévoué, à l'oncle Hubert ou à la tante Suzanne, tous deux résistants, tous deux déportés. Hommage est rendu aux maîtres, à ceux et celles qui ont permis à l'enfant de se confronter à l'Histoire Sainte mais aussi à l'histoire des civilisations gréco-romaine et hébraïque. Au-delà de l'édification morale qui caractérise tout récit d'apprentissage, Formation est le chant d'une âme qui très tôt s'affranchit des contingences matérielles et historiques afin d'accomplir sa destinée spirituelle dans un monde ayant voué aux gémonies le divin et dans lequel les hommes déjà ont commencé à déserter leur origine - la société s'étant substituée aux règnes de la nature et de l'esprit. Or, Guyotat rejette en règle toute assignation sociale ou familiale, et revendique le droit de vivre comme les dieux, près des dieux et des animaux, aimant les faibles et les esclaves, les humiliés et les parasites. Au coeur de ces années de formation où l'on apprend à tourner sept fois sa langue dans sa bouche afin de mieux gagner la guerre du goût, une érotique se greffe sur une morale défendant pour toute âme un droit divin à l'imperfection. Là où les puissants se fourvoient dans la terreur de leur radicalité, le poète s'élève, par la pratique de son art, au-dessus des charniers. Bienvenu alors, silence du monde des ombres !

Olivier Rachet

Formation, Pierre Guyotat
Gallimard 2007

Le dictionnaire des Papous dans la tête

Le dictionnaire des Papous dans la tête

Des Papous dans la tête » est une émission radiophonique créée il y a plus de 20 ans par Bertrand Jérôme et Françoise Treussard, sur France Culture. Chaque semaine, elle réunit de façon aléatoire des écrivains, comédiens, professeurs, peintres, journalistes, voire une cantatrice, afin qu’ils s’adonnent pendant plus d’une heure à des jeux littéraires sous (hautes) contraintes, dans l’esprit de l’Oulipo (Raymond Queneau, Georges Perec…).

Chaque jeu est autant d’occasion de manier contrepets, calembours, lipogrammes et autres assonances saugrenues, sans jamais se départir d’une pertinence certaine, le tout enrobé de poésie.

Par cette présente anthologie, Le Dictionnaire des Papous dans la tête, ainsi que par leur émission hebdomadaire, Les Papous prouvent que le rire est une forme d’intelligence, et qu’il est bon de le cultiver.

Le dictionnaire des Papous dans la tête
Collectif Gallimard 23 Euros

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EN VITRINE

"Chair vive" de Grisélidis Réal

"Chair vive" de Grisélidis Réal

Réunies pour la première fois en un seul volume, les poésies écrites par Grisélidis Real tout au long de sa vie (de l'âge de treize ans à sa mort) forment une oeuvre d'une cohérence et d'une force rares.
Née dans une famille de bourgeois intellectuels de Genève, vite orpheline de père, révoltée contre sa mère et l'éducation rigide qu'elle lui fait subir, artiste peintre, mère très jeune de quatre enfants de quatre pères différents, elle emmènera deux d'entre eux en Allemagne, illégalement, pour suivre un amant qui la mettra sur le trottoir quand ils seront tombés dans la misère...
Sa vie faite d’expériences extrêmes sera le terreau de sa création poétique.
On savait que Grisélidis Réal avait fait paraître un roman, des récits, des journaux, mais quelques rares poèmes seulement furent publiés dans certains ouvrages. Du symbolisme des débuts, au récit poétique poignant de la prostitution ou de la lutte contre le cancer, les poèmes de Grisélidis Réal racontent une vie, avec un art et une profondeur unique quand elle parle d'amour, de sexe, de maladie, de maternité. (Éditions Seghers, 02/2022. Poèmes écrits en allemand et français. Préface de Nancy Huston).

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