IDÉES CADEAUX

Les rubriques

Nouveaux articles

Chroniques

Coups de cœur

« À ce stade de la nuit » de Maylis de Kerangal

« À ce stade de la nuit » de Maylis de Kerangal

D’un naufrage l’autre

Comme nous tous, Maylis de Kerangal est à l’écoute du monde ou devrions-nous dire des mondes. Du monde extérieur qui voit l’affluence de migrants fuyant des pays dévastés par la guerre ou la misère, en quête de cette hospitalité qui était chère aux grecs anciens et dont notre héros européen aux mille ruses, Ulysse, bénéficia à plusieurs reprises. Mais l’auteur de Naissance d’un pont et de Réparer les vivants est aussi à l’écoute de son monde intérieur, parcouru de souvenirs de voyages ou de voyages en ces terres inconnues qu’explorent la littérature ou le cinéma.
Tout part ici de Lampedusa, île méditerranéenne dont l’auteur souligne avec talent qu’elle appartient à ces îles volcaniques « émergées à la convergence des plaques tectoniques africaines et eurasiennes ». En 2013, le naufrage d’un navire de fortune en partance des côtes libyennes cause la mort de centaines de migrants. Le drame se répétera. Lampedusa. Le nom évoque aussi à tout cinéphile averti le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa adapté par Luchino Visconti au cinéma sous le nom du Guépard. Burt Lancaster y incarne le rôle titre de Don Fabrizio, prince de Salina, symbole d’une aristocratie agonisante face à Don Calogero, paysan fortuné qui unira sa fille Angelica à Tancredi, le neveu du prince. Né en 1913, Lancaster est issu de l’émigration anglo-irlandaise ayant rejoint les rives d’Ellis Island, « il est le prince et le migrant ». Maylis de Kerangal se souvient notamment de la scène culte du bal au cours duquel Angelica, incarnée par Claudia Cardinale, épouse Tancredi. Scène du naufrage d’une société qui en convoque un autre, celui d’une Europe ayant perdu la boussole de ses valeurs et de ses principes fondamentaux.
Car si ces paysages insulaires ne sont pas que des images touristiques commercialisables à loisir mais « ce que nous gardons en mémoire après avoir cessé de regarder », la mémoire de notre XXIe siècle débutant est un terrain vague, jonché de détritus et de cadavres auxquels Maylis de Kerangal rend un hommage d’une bouleversante humanité. Tombeau pour les migrants et les réfugiés qui frappent à nos portes closes, À ce stade de la nuit est bel et bien le récit salvateur de cette éternelle rentrée littéraire du pire. Réparer les vivants, écrivait-elle, tel est encore le programme.

Olivier Rachet

Maylis de Kerangal, À ce stade de la nuit, Edition Gallimard, Collection « Minimales / Verticales ».

« Un amour impossible » de Christine Angot

« Un amour impossible » de Christine Angot

Souveraine Angot

Un amour impossible constitue le hors-champ d’Une semaine de vacances dans lequel l’auteur décrivait dans une prose étouffante et dense l’inceste subi lorsqu’elle était adolescente. Angot revient ici sur la rencontre de ses parents, à Châteauroux, dans les années 1950, dans une France n’ayant pas encore connu la déflagration libertaire et libérale de mai 68. Son père, Pierre, issu d’un milieu bourgeois aisé, séduit une femme, Rachel, qui n’est pas de son milieu d’origine. Il refusera toujours de l’épouser et mettra des années à reconnaître civilement leur enfant. La question sociale est ici centrale, comme dans Les Petits ou Le Marché des amants, la société étant par essence le lieu des rapports de pouvoir et d’affirmation symbolique de la puissance de classe, et non pas seulement comme le décrivent platement les sociologues le lieu de la reproduction des élites et le règne sans partage des héritiers. Que le titre du roman ne nous trompe pas, Angot relate moins l’impossibilité d’une idylle soumise aux aléas de l’existence que la logique implacable qui conduit un universitaire lettré et cultivé de la grande bourgeoisie à transgresser l’interdit par excellence qui est celui de l’inceste.
Car si l’auteur raconte certes les étapes d’une passion amoureuse en dents de scie qui ont présidé à sa naissance, les difficiles et rares rencontres entre l’enfant et l’adolescente qu’elle était et un père dont elle finira par se rapprocher bon an mal an, il n’en demeure pas moins que ce récit singulier et souverain tend tout entier vers la démonstration qu’une logique de classe est toujours à l’œuvre dans les rapports amoureux et parfois même filiaux. Encore une fois, Christine Angot dépasse la simple relation naturaliste - et surpasse par là même dans son éternel retour des mêmes interrogations lancinantes l’opportunisme de ceux qui font leur rentrée littéraire comme on fait son marché ou comme l’on se couche. Angot n’a pas de prix - elle dépasse donc le récit de circonstance pour nous offrir un réquisitoire contre un ordre social élitiste et discriminatoire qui continue de fragmenter et de voir exploser fixe une société qui s’aveugle sur ses privilèges et perpétue ses plus rances préjugés.

Olivier Rachet

Christine Angot, Un amour impossible, Flammarion 2015

« Le Principe » de Jérôme Ferrari

« Le Principe » de Jérôme Ferrari

Quand l’impossible devient réel…

On sait Jérôme Ferrari hanté par la disparition des empires (Où j’ai laissé mon âme) et des civilisations (Le serment sur la chute de Rome). On ne s’étonnera pas dès lors qu’il envisage aussi celle de l’espèce humaine. Son dernier roman, sobrement intitulé Le Principe, constitue une fiction biographique dans laquelle le narrateur, ancien étudiant de philosophie, s’adresse, à plusieurs années de distance, au physicien allemand Werner Heisenberg, père de la physique quantique, dont les recherches auront aidé à la fabrication, par les américains, de la première bombe atomique. Ce physicien, moins connu qu’Einstein ou Schrödinger, ses contemporains - ce dernier auquel Philippe Forest a consacré un roman éblouissant Le chat de Schrödinger - a ainsi défini un principe d’incertitude, qu’il appela aussi principe d’indétermination, selon lequel on ne pourrait connaître en même temps « la position et la vitesse d’une particule élémentaire ». Il s’agit donc, commente le narrateur, « de pures virtualités qui n’acquièrent plus ou moins de réalité objective qu’au moment de la mesure ». Or ces virtualités qui n’existent que d’être calculées sont devenues les réalités suffisantes d’un monde asservi par la technique, celle des physiciens et des mathématiciens qui, à l’aide d’algorithmes sophistiqués, continuent d’élaborer les principes sur lesquels repose aujourd’hui la vision dominante de l’économie de marché ou qui sont l’horizon unique des politiques publiques.

Or Jérôme Ferrari s’intéresse à ces expérimentations scientifiques, non pas seulement en raison de leurs implications pratiques, mais pour le potentiel poétique et métaphorique qu’elles recèlent. Si ce qui compose la substance du monde n’est pas matériel, quelle langue saura s’affranchir de représentations séculaires ayant fait de l’atome, depuis Epicure, un noyau autour duquel graviteraient de simples électrons, si ce n’est la langue des poètes ? Mais cette réflexion poétique ne doit pas occulter ce qui reste pour l’auteur l’horizon ultime de notre temps, à savoir le caractère toujours tragique de l’Histoire. Né en 1901, Werner Heisenberg assistera non seulement à la montée en puissance du nazisme mais le prix Nobel qu’il obtient en 1932 ne lui permettra pas d’arrêter la marche tragique des évènements. Entre le possible et le réel, gît toujours l’impossible ou l’autre nom de la Shoah et des explosions atomiques. Que peut l’intelligence d’un homme et sa volonté face au principe de destruction à l’œuvre dans la pensée humaine ?

C’est après avoir évoqué le destin à la fois ordinaire et exceptionnel d’un physicien plus ou moins dépossédé de ses recherches que le roman de Ferrari atteint son point d’orgue. Parcourant les espaces urbains d’un quelconque émirat dont le caractère organique est plus terrible encore que la nature la plus sauvage, l’auteur nous décrit un monde en voie de désanthropologisation dans lequel l’éclat des métaux et la brillance du verre sont le signe d’une disparition programmée de l’espèce humaine. En des pages d’une beauté rimbaldienne, l’auteur fait du principe d’incertitude la planche de salut même de la littérature. Admirable !

Olivier Rachet

Jérôme Ferrari, Le Principe, Editions Actes Sud, 2015.

« Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » de Patrick Modiano

« Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » de Patrick Modiano

Un passage à vide

Un rien déclenche le processus mémoriel. Un jour, Jean Daragane reçoit un étrange coup de fil d’un homme prétendant avoir retrouvé son carnet d’adresses, oublié en gare de Lyon. Cet homme, Gilles Ottolini, et l’étrange jeune fille qui l’accompagne, Chantal Grippay, vont interroger le protagoniste sur l’identité d’un certain Torstel dont le nom figure dans le carnet. Ce même nom apparaissant au détour d’une phrase dans le premier roman de Daragane, celui-ci est sommé de se souvenir d’un passé dont ne subsistent que quelques bribes éparses et insondables.

C’est alors tout un pan de son enfance qui ressurgit autour de figures aussi insaisissables qu’évanescentes, ombres errantes en proie au tourbillon de l’existence dans les années d’après-guerre. Passé trouble où l’enfant avait été confié à une amie de sa mère, fréquentant un milieu interlope dont les lecteurs de Modiano sont accoutumés. Faux passeport, identités de substitution qui n’épargnent pas le présent, meurtre irrésolu d’une certaine Colette Laurent sur lequel enquête Ottolini. Modiano essaime tous les clichés d’un roman policier qui s’avère être une enquête menée sur ses propres origines. Investigation métaphysique aussi d’un Temps qui nous échappe au fur et à mesure que nous avons l’illusion de nous en approcher.

Le Jury du Prix Nobel dont on salue au passage le choix établit une filiation entre Proust et Modiano, en effet pertinente. Mais il faut préciser que la force de frappe de l’amnésie, aussi bien individuelle que collective (que l’on songe à Dora Bruder où le narrateur-enquêteur déambule dans les rues d’un Paris ayant effacé toute trace de la déportation des juifs de France qu’il faut rappeler en ces temps chaotiques), est plus importante que le processus de la mémoire involontaire. Les épiphanies d’un Temps retrouvé sont inconnues de Modiano pour lequel le chemin vers une mémoire en partie seulement reconstituée passe toujours par un étonnement, un passage à vide, un hasard plus ou moins objectif. Autre filiation à reconnaître entre Modiano et les surréalistes, héritiers eux-mêmes d’un romantisme noir quelque peu occultiste avec lequel beaucoup de passages à vide des romans de Modiano ont aussi à voir.

Saluons au final une œuvre qui, depuis une quarantaine d’années, oppose à l’injonction d’un devoir de mémoire, toujours peu ou prou idéologique, un travail mémoriel qui du plus loin de l’oubli nous rappelle à la fragilité de nos vies, sur un mode mineur toujours magistral !

Olivier Rachet

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, éditions Gallimard, 2014.

Page 1/17
1

EN VITRINE

Au détour vrai des pages...

Au détour vrai des pages...

Requiem allemand de Werner Lambersy, 2015.

Lettre d'infos

Régulièrement, la lettre d'informations dresse un panorama des activités de la librairie et des nouveautés.

La librairie

Librairie française
Patrick Suel
Linienstrasse 141
10115 Berlin-Mitte

Près de l'Oranienburger Str.
tel +49 (0)30. 280 999 05
fax +49 (0)30. 280 999 06
Email info@zadigbuchhandlung.de

Le lundi de 14 à 19 heures,
du mardi au vendredi de 11 à 19 heures
et le samedi de 11 à 18 heures

Zadig

ALBUMS PHOTO

« Le Messager de Hesse », une relecture de Georg Büchner« Les Mystères de la gauche » par Jean-Claude Michéa« L’Art presque perdu de ne rien faire » de Dany LaferrièreRUE DES LIGNES 2013« Verre Cassé » de Alain Mabanckou« Où va Berlin ? » / Partie 2« Où va Berlin ? » / Partie 1Le Livre des NuagesOù sont passées les filles ?Brassens libertaire« Retour à l’envoyeur »Alain FreudigerAfter VIVE LA BOURGEOISIE! le 15 juillet 2006Une lecture de « Brassens. Le regard de Gibraltar » de et par Jacques Vassal le vendredi 15 septembre 2006Jean-Charles Massera