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« Lettres 1937-1943 » d'Antonin Artaud

« Lettres 1937-1943 » d'Antonin Artaud

La société comme délire

On connaissait d’Antonin Artaud les lettres de Rodez, regroupées dans les tomes IX, X et XI des Œuvres complètes et dans les Nouveaux écrits de Rodez, publiés dans la collection « L’Imaginaire » chez Gallimard. Artaud entre dans l’asile de Rodez, dirigé par le docteur Ferdière, le 11 février 1943. Il y restera trois ans, avant d’être livré à lui-même, le 25 mai 1946, sur le quai de la gare d’Austerlitz. On découvre, sous la direction de Simone Malausséna, les lettres écrites par Artaud entre 1937 et 1943, la plupart rédigées à l’asile de Ville-Évrard, à Neuilly-Sur-Marne où il entre le 27 février 1939, après être passé par l’hôpital du Havre, l’asile de Quatremare à Sotteville-lès-Rouen et l’hôpital Sainte-Anne.

État des lieux. Artaud est expulsé d’Irlande, en 1937, « déporté » écrit-il, après être parti avec la canne de Confucius et celle de Saint-Patrick. Les lettres qu’il adresse le plus souvent à ses différents médecins montrent la confusion de celui qui prétend être un sujet grec, né à Smyrne. Une reproduction de l’épée de Roland, fabriquée à Tolède, lui aurait été remise à Cuba, en 1936, par un sorcier nègre. Si les médecins diagnostiquent un « syndrome délirant de persécution », des « idées délirantes d’influence, d’envoûtement, de magie », Artaud témoigne de son côté de la réalité de la souffrance qui est la sienne : « SI JE ME PRETENDS PERSECUTE c’est qu’on ME PERSECUTE EN REALITE ». Comme il le décrivait dans L’Ombilic des limbes et plus particulièrement dans les lettres adressées à Jacques Rivière, Artaud souffre d’une incomplétude de l’être, d’une « incertitude profonde de sa pensée », d’une « déperdition ». « La maladie, écrit-il à un médecin, en octobre 1938, est le vide qui a besoin d’être occupé par le plein des microbes pour éclater. » A ce même docteur Chapoulaud, exerçant à l’hôpital Sainte-Anne, Artaud écrit : « La vérité est que le Réel vous échappe et le Réel c’est l’Autre monde. Les Autres mondes, la Magie, et des autres Mondes il y en a beaucoup. »

Les appels au secours restant lettre morte, Artaud attaque tous ceux qu’il rend responsables de son enfermement. Les « initiés » dont il dresse parfois des listes sont accusés de le supplicier, de recourir occultement à des pratiques sauvages de persécution. La société des gens de lettres autour de laquelle Artaud a gravité, la société mondaine, les politiques sont violemment pris à partie par celui qui exhibe leur pouvoir délirant. Louis Jouvet accusé de mythomanie, « croit avoir été Molière : ce n’est pas grave, ironise Artaud. » Gide, « TU ES VIDE GIDE », « ECRIVAIN PLAGIAIRE DE SALAUD SANS IDEES », appartient à la catégorie des « HOMMES DE MAUVAISE VOLONTE ». Beaucoup de lettres sont adressées à l’épouse d’André Breton auquel Artaud n’écrit guère comme s’il s’agissait à travers elle de montrer l’envers occultiste du surréalisme lui-même. D’autres missives concernent Pierre Laval, président du Conseil mais aussi sa fille, Josée Laval. Artaud, dont la correspondance amoureuse avec Génica Athanasiou ou Anaïs Nin figure parmi les plus belles qui soient, semble miser encore sur les femmes pour anéantir ces choses qui « ont mal tourné pour ce côté du monde » dans lequel, écrit-il, « Satan mène le jeu ».

L’abandon dans lequel se trouve Artaud, pendant des années qu’il passe en grande partie en zone occupée, avant de rejoindre l’asile de Rodez, ne fait qu’accentuer l’état de déperdition qui est le sien. Au docteur Fouks auquel est adressée la majeure partie des lettres, Artaud ne cesse de demander des cigarettes ou de l’héroïne censée apaiser ses douleurs. Peu à peu, la faim le gagne. Des lettres bouleversantes sont adressées à sa mère, Anastasie, dans lesquelles il lui demande du chocolat ou des noisettes. Les asiles d’aliénés sont alors de véritables mouroirs d’où Artaud se voit comme « un condamné vivant ». Dans une lettre à sa mère, datée du 23 mars 1942, nous lisons : « Je vous ai écrit il y a 10 jours une lettre désespérée et où je vous exposais mon lamentable état et vous demandais un secours d’urgence car je m’en vais de désespoir, de faiblesse, de fatigue, d’inanition, et surtout de mauvais traitements. » Celui qui signe parfois ses lettres du nom de jeune fille de sa mère, Antonin Nalpas, ou du diminutif Nanaqui, ne se contente pas de prophétiser les plus grands malheurs pour ceux qu’il tient pour responsables de l’oubli dans lequel il se trouve ; il regarde avec une lucidité aveuglante l’état de décomposition d’une société dont il ignore en partie qu’elle collabore avec les nazis. « C’est toujours le mal qui profite de cette indolence, écrit-il à Alain Cuny, pour nous infecter tous un peu plus ». Que le mal ne soit pas une fatalité tragique, voilà ce dont témoigne douloureusement un des plus grands poètes du siècle dernier !

Olivier Rachet

Antonin Artaud, Lettres 1937-1943, Editions Gallimard novembre 2015.

« À ce stade de la nuit » de Maylis de Kerangal

« À ce stade de la nuit » de Maylis de Kerangal

D’un naufrage l’autre

Comme nous tous, Maylis de Kerangal est à l’écoute du monde ou devrions-nous dire des mondes. Du monde extérieur qui voit l’affluence de migrants fuyant des pays dévastés par la guerre ou la misère, en quête de cette hospitalité qui était chère aux grecs anciens et dont notre héros européen aux mille ruses, Ulysse, bénéficia à plusieurs reprises. Mais l’auteur de Naissance d’un pont et de Réparer les vivants est aussi à l’écoute de son monde intérieur, parcouru de souvenirs de voyages ou de voyages en ces terres inconnues qu’explorent la littérature ou le cinéma.
Tout part ici de Lampedusa, île méditerranéenne dont l’auteur souligne avec talent qu’elle appartient à ces îles volcaniques « émergées à la convergence des plaques tectoniques africaines et eurasiennes ». En 2013, le naufrage d’un navire de fortune en partance des côtes libyennes cause la mort de centaines de migrants. Le drame se répétera. Lampedusa. Le nom évoque aussi à tout cinéphile averti le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa adapté par Luchino Visconti au cinéma sous le nom du Guépard. Burt Lancaster y incarne le rôle titre de Don Fabrizio, prince de Salina, symbole d’une aristocratie agonisante face à Don Calogero, paysan fortuné qui unira sa fille Angelica à Tancredi, le neveu du prince. Né en 1913, Lancaster est issu de l’émigration anglo-irlandaise ayant rejoint les rives d’Ellis Island, « il est le prince et le migrant ». Maylis de Kerangal se souvient notamment de la scène culte du bal au cours duquel Angelica, incarnée par Claudia Cardinale, épouse Tancredi. Scène du naufrage d’une société qui en convoque un autre, celui d’une Europe ayant perdu la boussole de ses valeurs et de ses principes fondamentaux.
Car si ces paysages insulaires ne sont pas que des images touristiques commercialisables à loisir mais « ce que nous gardons en mémoire après avoir cessé de regarder », la mémoire de notre XXIe siècle débutant est un terrain vague, jonché de détritus et de cadavres auxquels Maylis de Kerangal rend un hommage d’une bouleversante humanité. Tombeau pour les migrants et les réfugiés qui frappent à nos portes closes, À ce stade de la nuit est bel et bien le récit salvateur de cette éternelle rentrée littéraire du pire. Réparer les vivants, écrivait-elle, tel est encore le programme.

Olivier Rachet

Maylis de Kerangal, À ce stade de la nuit, Edition Gallimard, Collection « Minimales / Verticales ».

« Un amour impossible » de Christine Angot

« Un amour impossible » de Christine Angot

Souveraine Angot

Un amour impossible constitue le hors-champ d’Une semaine de vacances dans lequel l’auteur décrivait dans une prose étouffante et dense l’inceste subi lorsqu’elle était adolescente. Angot revient ici sur la rencontre de ses parents, à Châteauroux, dans les années 1950, dans une France n’ayant pas encore connu la déflagration libertaire et libérale de mai 68. Son père, Pierre, issu d’un milieu bourgeois aisé, séduit une femme, Rachel, qui n’est pas de son milieu d’origine. Il refusera toujours de l’épouser et mettra des années à reconnaître civilement leur enfant. La question sociale est ici centrale, comme dans Les Petits ou Le Marché des amants, la société étant par essence le lieu des rapports de pouvoir et d’affirmation symbolique de la puissance de classe, et non pas seulement comme le décrivent platement les sociologues le lieu de la reproduction des élites et le règne sans partage des héritiers. Que le titre du roman ne nous trompe pas, Angot relate moins l’impossibilité d’une idylle soumise aux aléas de l’existence que la logique implacable qui conduit un universitaire lettré et cultivé de la grande bourgeoisie à transgresser l’interdit par excellence qui est celui de l’inceste.
Car si l’auteur raconte certes les étapes d’une passion amoureuse en dents de scie qui ont présidé à sa naissance, les difficiles et rares rencontres entre l’enfant et l’adolescente qu’elle était et un père dont elle finira par se rapprocher bon an mal an, il n’en demeure pas moins que ce récit singulier et souverain tend tout entier vers la démonstration qu’une logique de classe est toujours à l’œuvre dans les rapports amoureux et parfois même filiaux. Encore une fois, Christine Angot dépasse la simple relation naturaliste - et surpasse par là même dans son éternel retour des mêmes interrogations lancinantes l’opportunisme de ceux qui font leur rentrée littéraire comme on fait son marché ou comme l’on se couche. Angot n’a pas de prix - elle dépasse donc le récit de circonstance pour nous offrir un réquisitoire contre un ordre social élitiste et discriminatoire qui continue de fragmenter et de voir exploser fixe une société qui s’aveugle sur ses privilèges et perpétue ses plus rances préjugés.

Olivier Rachet

Christine Angot, Un amour impossible, Flammarion 2015

« Le Principe » de Jérôme Ferrari

« Le Principe » de Jérôme Ferrari

Quand l’impossible devient réel…

On sait Jérôme Ferrari hanté par la disparition des empires (Où j’ai laissé mon âme) et des civilisations (Le serment sur la chute de Rome). On ne s’étonnera pas dès lors qu’il envisage aussi celle de l’espèce humaine. Son dernier roman, sobrement intitulé Le Principe, constitue une fiction biographique dans laquelle le narrateur, ancien étudiant de philosophie, s’adresse, à plusieurs années de distance, au physicien allemand Werner Heisenberg, père de la physique quantique, dont les recherches auront aidé à la fabrication, par les américains, de la première bombe atomique. Ce physicien, moins connu qu’Einstein ou Schrödinger, ses contemporains - ce dernier auquel Philippe Forest a consacré un roman éblouissant Le chat de Schrödinger - a ainsi défini un principe d’incertitude, qu’il appela aussi principe d’indétermination, selon lequel on ne pourrait connaître en même temps « la position et la vitesse d’une particule élémentaire ». Il s’agit donc, commente le narrateur, « de pures virtualités qui n’acquièrent plus ou moins de réalité objective qu’au moment de la mesure ». Or ces virtualités qui n’existent que d’être calculées sont devenues les réalités suffisantes d’un monde asservi par la technique, celle des physiciens et des mathématiciens qui, à l’aide d’algorithmes sophistiqués, continuent d’élaborer les principes sur lesquels repose aujourd’hui la vision dominante de l’économie de marché ou qui sont l’horizon unique des politiques publiques.

Or Jérôme Ferrari s’intéresse à ces expérimentations scientifiques, non pas seulement en raison de leurs implications pratiques, mais pour le potentiel poétique et métaphorique qu’elles recèlent. Si ce qui compose la substance du monde n’est pas matériel, quelle langue saura s’affranchir de représentations séculaires ayant fait de l’atome, depuis Epicure, un noyau autour duquel graviteraient de simples électrons, si ce n’est la langue des poètes ? Mais cette réflexion poétique ne doit pas occulter ce qui reste pour l’auteur l’horizon ultime de notre temps, à savoir le caractère toujours tragique de l’Histoire. Né en 1901, Werner Heisenberg assistera non seulement à la montée en puissance du nazisme mais le prix Nobel qu’il obtient en 1932 ne lui permettra pas d’arrêter la marche tragique des évènements. Entre le possible et le réel, gît toujours l’impossible ou l’autre nom de la Shoah et des explosions atomiques. Que peut l’intelligence d’un homme et sa volonté face au principe de destruction à l’œuvre dans la pensée humaine ?

C’est après avoir évoqué le destin à la fois ordinaire et exceptionnel d’un physicien plus ou moins dépossédé de ses recherches que le roman de Ferrari atteint son point d’orgue. Parcourant les espaces urbains d’un quelconque émirat dont le caractère organique est plus terrible encore que la nature la plus sauvage, l’auteur nous décrit un monde en voie de désanthropologisation dans lequel l’éclat des métaux et la brillance du verre sont le signe d’une disparition programmée de l’espèce humaine. En des pages d’une beauté rimbaldienne, l’auteur fait du principe d’incertitude la planche de salut même de la littérature. Admirable !

Olivier Rachet

Jérôme Ferrari, Le Principe, Editions Actes Sud, 2015.

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EN VITRINE

Le football, une peste émotionnelle (la barbarie des stades)

Le football, une peste émotionnelle (la barbarie des stades)

En marge des ferveurs populaires télévisées, l'incontournable décryptage de la footballisation du monde par Jean-Marie Brohm et Marc Perelman. Mercenaires en crampon, Peuple football, Mystification populiste, doux noms d’oiseaux qui peuplent le sommaire, balisent un essai au mauvais esprit dévastateur, décortiquant une des plus magistrales régressions collectives humaines que certains beaux esprits érigent en art de la non-guerre. Pour ceux que les fronts plats, les sifflets et les chants guerriers n’ont jamais fait rire. Ohé ohé-ohé-ohé !

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